
Mis en ligne le 25 mars 2009 | < épisode précédent | épisode suivant >
Pour marquer la parution du volumineux et enthousiasmant roman Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski, et alors que son recueil Janua Vera vient de ressortir chez Folio-SF (avec une nouvelle supplémentaire), entretien exclusif avec le machiavélique auteur...
Pourriez-vous nous dire comment vous êtes venu à l'écriture ? Votre travail de professeur vous y a-t-il aidé ? Et vos élèves, qu'est-ce qu'ils en pensent ?
L’écriture, pour moi, est une très vieille névrose. Elle remonte à l’enfance, elle pèse sur moi comme la blague d’une mauvaise fée qui aurait trébuché sur mon berceau. C’est par goût pour les lettres que je suis devenu enseignant, en tout cas, et ce n’est pas l’enseignement qui a fait de moi un plumitif.
Ce qu’en pensent mes élèves ? Il vaudrait mieux leur poser la question. Je ne cache pas que j’écris, je n’en fais pas non plus étalage. En fait, je m’efforce d’éviter de mélanger mes deux activités, par souci d’équité et d’objectivité. Les relations qu’un écrivain noue avec son public sont très différentes de celles qu’un professeur entretient avec ses élèves.
Vous avez déjà écrit plusieurs jeux de rôle... Vous ont-ils influencé dans vos scénarii ou votre manière d'écrire ?
Le jeu de rôle n’a pas influencé mon style ; en revanche, il a contribué à affiner mes méthodes dans la composition des personnages et dans la construction des intrigues. Un scénario de jeu de rôle, pour être immersif, doit donner de la vraisemblance à l’univers de jeu : cela passe par une illusion de richesse et de complexité, l’établissement d’accroches répétées, la création de personnages non joueurs qui aient assez de relief pour capter les joueurs. Tous ces principes peuvent facilement s’adapter à l’écriture romanesque.
Du reste, l’univers du roman, le Vieux Royaume, était à l’origine un univers de jeu. Dans mon esprit, roman et jeu de rôle s’enrichissent mutuellement, car la foule d’informations sur Ciudalia que contient Gagner la Guerre transforme la cité en un très beau terrain de jeu pour des rôlistes…
Le recueil Janua Vera était votre première parution... Comment passe-t-on du recueil au roman, qu'est-ce qui vous a donné envie de délaisser la forme courte ?
En fait, les différents genres littéraires m’intéressent. Ils impliquent des stratégies d’écriture distinctes, stimulantes parce qu’elles renouvellent l’expérience de la création. Le roman, et surtout un gros roman, représentait pour moi plusieurs défis : serais-je capable de maintenir une tension narrative sur le long terme ? De mener de front l’évolution de l’action et celle du personnage principal ? De donner à un récit long le même impact que celui d’un récit court ?
Votre roman est centré autour du personnage don Benvenuto, que l'on avait déjà croisé dans un texte de Janua Vera. Pourquoi lui ? Ressentez-vous une affinité particulière avec lui, ou était-ce justement son côté anti-héros qui vous a poussé à le placer au cœur de l'action ?
Don Benvenuto est un personnage racoleur : je l’ai choisi délibérément pour tapiner et flatter les mauvais instincts du public. Je dois même avouer qu’il représente beaucoup de choses qui me sont antipathiques : l’égoïsme, le mensonge, la brutalité, l’anomie, sans oublier ce vice terrible, la fanfaronnade ! Mais le gredin est décidément redoutable, et il a fini par me corrompre ; au fil des pages et des épreuves, il m’a bousculé, il a forcé mes réticences, et il m’est devenu un ami cher, quoique très encombrant et très discutable.
Benvenuto est-il un anti-héros ? Si l’héroïsme est moral, c’est bien le plus abject des anti-héros. Mais si la morale est sans relation avec l’héroïsme, alors Benvenuto est un grand héros, car il puise dans ses erreurs la rage de dépasser ses faiblesses et ses peurs. Pour ma part, je le verrais plutôt comme un héros picaresque…
Benvenuto, d'ailleurs, est hanté par son passé et évolue en permanence. Envisagez-vous de nous offrir un jour l'histoire de sa genèse ?
Impossible. Il me tuerait.
Comment vit-on, d'ailleurs, avec Benvenuto au quotidien ? J'imagine qu'un tel personnage doit être un peu difficile à manipuler... Vous a-t-il parfois « échappé », lors de l'écriture du roman ? A-t-il cherché à « fuir » le scénario que vous lui imposiez ?
Je suis un quidam paisible, respectueux d’une morale assez convenue, et je mène une vie très rangée. Dès lors, pour moi, la cohabitation avec Benvenuto tenait parfois du rodéo. Le ruffian est débordant de vie et de mauvais instincts, et il a bien sûr joué des coudes pour s’émanciper. Ce n’est pas au niveau de l’intrigue qu’il a pris sa liberté : j’ai globalement réussi à le contenir et à le mener où je projetais de le faire ; c’est dans l’énonciation qu’il a vraiment pris ses aises. Mon naturel me porterait à un style soutenu, un peu amphigourique, non dénué de lyrisme : une écriture qui l’aurait fait bâiller. Il a substitué sa voix à la mienne, et je pense qu’un lecteur attentif pourrait d’ailleurs mesurer la façon dont sa verve s’affirme à mesure qu’on avance dans le récit. Quand j’ai commencé la composition du roman, je n’avais pas le projet conscient d’accorder une grande importance à la gouaille, à l’argot, au mauvais esprit. Cela, c’est sa touche. Il y a une « voix benvenutienne », qui est distincte de mon propre style.
Je dois ajouter autre chose, qui a représenté pour moi une expérience vraiment extraordinaire : Benvenuto est une boule d’énergie, et alors que j’écrivais ce roman, il m’a communiqué une vraie vitalité, qui m’a parfois soutenu dans des circonstances difficiles.
Non seulement Benvenuto nous marque par sa verve, mais on s'immerge totalement dans son esprit, avec son vocabulaire... cru, ses centres d'intérêt... discutables et sa paranoïa quasi-pathologique. Comment avez-vous écrit ce roman ? Cela a-t-il été difficile ?
Il m’a demandé beaucoup de travail, mais je ne peux pas parler de réelle difficulté. Je me fixais des objectifs, voire quelques défis, et je bûchais avec une application d’artisan jusqu’au moment où j’estimais avoir peu ou prou touché au but. Ce qui est certain, c’est que je n’écrivais pas selon ma manière, mais plutôt en m’imposant un exercice « à la manière de » . En l’occurrence, à la manière de Benvenuto. Parfois, il me fallait faire un effort pour me déprendre de mes propres tics d’écriture, pour me mettre à la place du ruffian ; mais une fois que j’avais saisi le pli, alors la petite musique benvenutienne venait toute seule, et il y a des pages que j’ai couchées sur le papier avec une certaine jubilation, parce que la manière de Benvenuto m’amenait à proférer des horreurs que je n’aurais pas écrites spontanément. Dans la contrainte de l’exercice de style, il y a bel et bien un phénomène libératoire.
Entre l'argot et les spécificités de l'époque, vous avez dû faire beaucoup de documentation. Quelles ont été vos sources ? Vous êtes-vous parfois heurté à des écueils qui vous ont forcé à remanier votre scénario ?
Une fois que j’ai réalisé que l’argot était une composante indispensable du roman, car c’est le « jar » ou le « jobelin » que pratique la truanderie, j’ai dû me livrer à de sérieuses recherches en vocabulaire. En m’appuyant sur des dictionnaires d’argot, je me suis établi un lexique d’environ 700 entrées. La tâche a été plus complexe qu’il y paraît, car je me suis heurté à plusieurs difficultés. Tout d’abord, quantité de termes argotiques sont passés dans la langue familière que nous pratiquons tous les jours, et se trouvent donc chargés de connotations contemporaines qui auraient été anachroniques dans le roman : cela a donné lieu à l’élimination d’un certain nombre de mots. À l’inverse, de nombreux mots d’argot ont sombré dans l’oubli et certains sont vraiment incompréhensibles ; même si je ne les ai pas tous éliminés, j’ai malgré tout opéré une sélection pour que l’argot employé par certains personnages reste globalement accessible. Plus étonnant encore : certains mots autrefois argotiques sont maintenant passés dans un niveau de langue soutenu ! C’est par exemple le cas du mot « dupe », qui jusqu’au XVIIe siècle, était du niveau de notre « pigeon ». Je ne pouvais donc employer des termes qui auraient pourtant eu leur place dans un discours de truand, parce que le lecteur moderne aurait cru à tort à une impropriété ! Le volet argotique du roman m’a donc demandé pas mal de temps et de sélections.
Pour ce qui est des inspirations historiques, mes sources ont été pour l’essentiel livresques. C’était un travail de recherche somme toute plus traditionnel et assez agréable. L’intrigue en a été enrichie, j’espère, mais elle n’en a pas été modifiée.
On sent de nombreuses références historiques et littéraires dans Gagner la guerre... pouvez-vous nous en citer quelques-unes ?
Sur le plan historique, mes sources d’inspiration sont nombreuses. La bataille de Lépante a pu inspirer celle du cap Scibylos ; l’empire ottoman m’a servi partiellement de modèle pour le royaume de Ressine, et tout particulièrement pour l’organisation de son armée ; Florence et sa guerre intestine entre les Blancs et les Noirs m’ont inspiré la situation ciudalienne ; le pseudonyme adopté par Benvenuto quand il fuit Ciudalia, Bergolino, était d’ailleurs le nom qu’on donnait aux exilés florentins. La peinture de Bourg-Preux est inspirée des villes françaises du Moyen Âge ; la Compagnie folle qui écume les rues de Bourg-Preux est reprise directement d’une tradition festive médiévale. Si j’ai été puiser de nombreuses sources d’inspiration, elles ne me servaient toutefois qu’à construire un décor. L’intrigue et la géopolitique, quant à elles, restent originales.
Dans le domaine littéraire, je ne me suis pas livré à des « exercices d’admiration » ou des pastiches comme j’avais pu le faire dans Janua vera. En revanche, j’écris bien sous le parrainage de certains écrivains. Sur le plan stylistique, je pense bien sûr à François Villon, qui a donné une forme littéraire à l’argot des coquillards ; je pense aussi à Raymond Queneau qui voulait revitaliser la littérature en insufflant du parlé dans l’écrit. Mais l’influence majeure reste Le Prince, de Nicolas Machiavel. Fondamentalement, Gagner la Guerre avait pour projet d’être l’illustration romanesque de la pensée politique de Machiavel. Je me suis d’ailleurs amusé à glisser le diplomate florentin à l’arrière-plan du récit : la carrière de Corvilio est une variation fantasy de celle de Machiavel.
Pourquoi avoir choisi cette époque de la cité-État Venise en guerre contre les Turcs ? Avez-vous un intérêt spécifique pour ce fragment de l'histoire ? Y a-t-il d'autres périodes que vous envisagez de mettre en scène dans de futurs livres ?
Le rapport m’est venu spontanément à l’esprit, à partir du moment où j’ai voulu mettre en scène une cité-État de type quattrocento aux prises avec une nation ennemie. Ce qui est frappant dans cette forme de conflit, c’est sa dissymétrie : l’affrontement d’un État de petite taille, mais financièrement et militairement puissant, contre un royaume riche en territoires et en ressources humaines. Cette dissymétrie est très stimulante : elle est au cœur de toutes les combinaisons stratégiques et politiques du Podestat. En outre, compte tenu de l’éloignement culturel qui les sépare, l’altérité entre les deux adversaires est très forte. Le recours au double jeu, à l’entente avec l’ennemi, n’en paraît que plus frappant.
Par ailleurs, il y a en effet une autre époque, très éloignée, qui m’intéresse actuellement. Mais il est encore un peu tôt pour en parler…
Les noms de vos personnages sont très évocateurs : Belisario (comme le général Belisaire qui conquit Venise), don Benvenuto (comme son homonyme Cellini, artiste florentin)... La Renaissance vous inspire beaucoup, jusque dans les arts avec les poètes et peintres. Pouvez-vous nous expliquer la genèse du peintre le Macromuopo et de Luca Tradittore le poète ?
Dans ce roman, l’onomastique est un des jeux auxquels je me suis livré. 99% des personnages ciudaliens (et il y a du personnel !) sont dotés de noms signifiants, aux racines italiennes, espagnoles, latines ou grecques. Et dans bien des cas, ce sont des traits d’humour noir (comme Mastiggia ou Cladestini), quand il ne s’agit pas de blagues potaches. Je dois avouer que ces deux grands artistes ont fait les frais de mon mauvais esprit. Luca Tradittore, Luca « Traître », est une allusion facile à la locution italienne « Traduttore, tradittore » (Traducteur, traître). Elle sous-entend du reste que le poète possède un sens de la loyauté des plus relatifs, délicieusement ciudalien… Quant au Macromuopo, son nom signifie « Le gros myope », ce qui m’a paru être un patronyme parfait pour un artiste peintre encensé par toute la cité.
Ces traits satiriques me semblaient être les contrepoints nécessaires à la vénération dont ces grands artistes bénéficient dans cette société Renaissance. Dans l’établissement de sa stratégie, on voit d’ailleurs le Podestat chercher à s’assurer la bienveillance de ces artistes. Pour les patriciens d’une cité-État, l’art était une forme de propagande, une façon d’afficher la puissance et l’influence des mécènes. Dès lors, une intrigue aussi politique que celle de Gagner la Guerre devait nécessairement intégrer un volet artistique. Je suis persuadé que l’admiration que nous avons encore pour les grands artistes de la Renaissance puise ses origines à deux sources : leur génie incontestable d’une part, mais aussi la publicité que leur faisaient les puissants qui les protégeaient, afin de bénéficier des retombées de leur gloire. C’est cette collusion entre l’art et la stratégie, c’est cette part de mystification culturelle due à des ambitions politiques que j’ai voulu traiter à travers mes artistes, en particulier en montrant les petitesses d’un poète et d’un peintre que tout le monde porte aux nues.
Avec ce roman, vous mélangez beaucoup de genres : batailles, politique, magie... Comment avez vous dosé le bon équilibre ?
Le mariage entre conflits et politique coulait de source. Doser la magie pour conserver un équilibre vraisemblable était plus délicat, mais je ne manquais pas de repères. Des repères littéraires, tout d’abord : les drames shakespeariens, tout particulièrement les drames historiques, ont recours à cette triple association de la guerre, du politique et du surnaturel. En écrivant ce roman, j’avais en quelque sorte un schéma élisabéthain à l’esprit. Des repères historiques, ensuite. Dans l’histoire, on trouve l’association bien réelle entre le pouvoir (politique et militaire) et la magie. Catherine de Médicis, par exemple, a traversé les guerres de religion, leurs conflits sanglants et leur diplomatie épineuse, en s’entourant de mages comme Cosimo Ruggieri ou Nostradamus. Dès lors, la place de Sassanos dans l’entourage du Podestat et la présence de sorciers dans le sillage de chefs de parti deviennent absolument cohérentes.
Les personnages féminins sont peu nombreux, et souvent en retrait, bien que très influents. Pourquoi avoir choisi de faire des femmes ces « éminences grises » des forces en conflit ?
La principale raison tient à la nature patriarcale, pour ne pas dire machiste, de ces sociétés « méditerranéennes ». Les hommes, même lorsqu’ils se croient libéraux, écrasent les femmes de leurs prérogatives et de leurs préjugés. La muflerie et la violence de Benvenuto se passent de commentaire… La relation entre le Podestat et sa fille est aussi l’illustration de cette mentalité : Clarissima Ducatore est l’héritière la plus capable de Leonide Ducatore, mais parce qu’elle appartient au beau sexe, l’homme d’État néglige les qualités politiques de sa fille - ce qui finit par se retourner contre lui. Les femmes disposent donc d’une marge d’action plus étroite, et tout particulièrement dans le domaine militaire. Paradoxalement, ce sexisme est aussi un marqueur de la Renaissance : historiquement parlant, la condition féminine était plus libre au Moyen Âge qu’à la Renaissance.
La magie est très présente dans l'histoire, avec le Sapientissime et les elfes, mais on ne fait que les effleurer dans les deux cas. Pourquoi les avoir mis en scène de façon aussi marginale ?
C’est un calcul narratif. Ce qui définit le surnaturel, c’est le mystère. Il faut donc éviter de surexposer la magie ou les créatures merveilleuses sous peine de les démystifier. C’est la raison pour laquelle, en ce qui concerne la magie, j’opte pour un traitement voisin du fantastique, qui laisse beaucoup de choses dans l’ombre.
Le Saptientissime fait justement des différences très nettes entre différents styles de magie... C'est un personnage difficile à cerner, toujours dans l'ombre. Pouvez-vous nous en dire plus sur lui et sur son art ?
Le Sapientissime Sassanos est un transfuge : c’est un mage initié de la Grande Bibliothèque d’Elyssa. La Grande Bibliothèque est une académie royale de magie, qui forme le clergé et les magiciens attachés au service de la couronne de Ressine, le royaume ennemi de la République de Ciudalia. Sassanos y fut un étudiant brillant, mais peu respectueux de la tradition : c’est la raison pour laquelle il ne fut pas admis au Sérail, le palais du Sublime Souverain de Ressine. C’est aussi la raison pour laquelle il a attaché ses services à Leonide Ducatore, quand celui-ci était l’hôte du Sublime Souverain, avant son retour à Ciudalia. Le Sapientissime se livre peut-être à un double-jeu politique, maintenant des relations entre le Podestat et Ressine même quand les nations sont en guerre ouverte. Il explique assez clairement pourquoi il s’est associé au Podestat : parce que la protection et les moyens du patricien lui permettent de se consacrer à son art sans qu’il ait à construire une fortune et gérer une clientèle. Que cherche-t-il, en vérité ? Il reste très obscur à ce sujet, mais un lecteur attentif, qui lit un peu entre les lignes, peut deviner quel est son but réel. Benvenuto le dit lui-même : en filigrane du roman, il existe un Conte du moricaud, et à la fin du récit, Sassanos est au moins aussi radicalement métamorphosé que le truand. En fait, il a réalisé un acte terrifiant et il en a tiré deux bénéfices. Mais je laisse aux curieux le plaisir de débrouiller cette énigme… Car les clefs sont dans le livre.
Pour ce qui est des sorts et des rituels qu’il utilise, j’ai voulu leur donner, en dépit de leur mystère, la plus grande crédibilité possible : c’est pourquoi je me suis inspiré de magies historiquement pratiquées. Les différents rituels nécromantiques que Sassanos énumère devant la dépouille du ministérial Blattari sont attestés par l’histoire : l’hépatoscopie faisait partie de la science haruspicine, la goétie est une magie antique, l’oculomancie est une pratique qui a perduré jusqu’au XIXe siècle… La catoptromancie, ou magie des miroirs, est attestée dès l’antiquité et se trouve très pratiquée à la Renaissance. (Cosimo Ruggieri en aurait fait une démonstration célèbre devant Catherine de Médicis.) Le nombre d’âmes (trois) que le Sapientissime attribue aux êtres humains est une croyance tirée de la Cabale. Le Sapientissime est donc bel et bien un spécialiste en sciences ésotériques.
Vos hommes politiques sont quand même sacrément corrompus, non ? Avez-vous voulu faire un parallèle pour nous mettre en garde ?
Mes politiciens sont sacrément corrompus, en effet. J’avais bien pour intention de faire passer un message, mais il ne s’agit pas du cliché très convenu, « tous pourris », qu’on entend souvent à propos de la classe politique. Si mes politiciens sont corrompus, c’est parce qu’ils appartiennent à une oligarchie qui entretient une confusion constante entre intérêts privés et chose publique.
Or il se trouve qu’actuellement, les sociétés démocratiques glissent doucement vers l’oligarchie – et ce n’est pas moi qui le dis, mais un sociologue comme Emmanuel Todd. La multiplication des grosses fortunes accompagnée par une fragilisation des classes moyennes, l’opacification des modes de gouvernance, la neutralisation de la souveraineté populaire par la démagogie politicienne comme par le poids des lobbies sont autant de biais qui nous mènent tout doucement vers la confiscation du pouvoir par les élites sociales, médiatiques, financières et technocratiques. C’est un détail, mais je suis par exemple frappé par l’usage que les politiciens (et les journalistes) font actuellement du terme « pédagogie » : les politiques doivent faire de la « pédagogie » pour expliquer leurs réformes au peuple. Cela traduit une conception paternaliste de l’exercice du mandat politique ; une conception qui n’a plus rien de démocratique, mais qui relève bel et bien d’une vision oligarchique du pouvoir, où ceux qui gouvernent, les « meilleurs », sont détenteurs d’une sagesse qu’ils doivent vulgariser pour la rendre accessible à vous et moi, la plèbe.
Cette attitude condescendante, c’est ni plus ni moins celle de Leonide Ducatore ou de Tremorio Mastiggia avec le peuple de Ciudalia. Or, à travers mes patriciens corrompus, j’ai voulu ébaucher un apologue. Tirer une sonnette d’alarme : attention ! dans une société oligarchique où les élites méprisent le peuple, toutes les dérives sont possibles. La dépénalisation du droit des affaires, par exemple. Ou la tentation du despotisme. Sur ce sujet, les derniers chapitres du roman sont assez transparents, je pense.
Finalement, dans votre roman, y a-t-il un seul personnage qui ne soit pas « pourri » ? Pourquoi donner une vision aussi noire de l'humanité ?
La réponse est dans Machiavel : « Des hommes, en effet, on peut dire généralement ceci : qu’ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, ennemis des dangers, avides de gain. » Or Machiavel est un pragmatique qui pense que la politique doit être fondée sur la réalité sociale plutôt que sur des principes, ce qui l’amène à considérer que le pouvoir doit s’affranchir de la morale. Il va jusqu’à préciser que « les hommes sont méchants », et que c’est la raison pour laquelle un prince a plus intérêt à se faire craindre qu’à se faire aimer, car les hommes n’ont pas de respect pour les obligations dues à l’amitié ou à l’amour. Dans la mesure où j’ai conçu Gagner la Guerre comme une illustration de la pensée machiavélique, l’humanité que je montre est effectivement très noire. Mais pas complètement. Il y a aussi des personnages qui restent plus ou moins idéalistes et honnêtes. Même si elle n’apparaît qu’en creux, c’est le cas de la mère de Benvenuto ; c’est le cas du Macromuopo ou de fra Orinati, qui s’efforcent de résister à la corruption patricienne ; c’est même le cas de certains membres de l’aristocratie, comme Regalio Cladestini ou Belisario Ducatore. Il y a donc quelques belles âmes disséminées dans toute cette noirceur, même si les purs courent le risque d’être broyés ou instrumentalisés.
Au cours de ce roman, les scènes de combat sont légions et plutôt... réalistes. Pourquoi avoir choisi de « démolir le portrait », pour ainsi dire, à Benvenuto ? Vous le détestez à ce point ?
Le passage à tabac du héros est un cliché du roman ou du film noir – et Gagner la Guerre est aussi un roman noir ! J’avais envie de jouer avec ce cliché : très souvent, le héros encaisse une dérouillée, et puis quelques pages ou quelques séquences plus tard, on le voit à nouveau courir comme un lapin, sa belle gueule ornée d’un ou deux points de suture et d’un hématome joliment viril. Or je voulais subvertir ce lieu commun : j’ai donc décidé d’y sacrifier, mais de façon réaliste. Pour décrire ce cassage de gueule – et surtout ses conséquences – je me suis donc documenté, et j’ai été jusqu’à consulter des médecins et un cours de traumatologie faciale. Mon vrai but n’était pas de maltraiter le personnage, mais de secouer le lecteur, surtout si le lecteur s’était laissé piéger par le bon vieux phénomène d’identification. Je lui signifiais ainsi que je suivais parfaitement les codes du genre, mais que je le faisais sans complaisance, ce qui est finalement une façon de les détourner.
En outre, il s’agissait de signaler que la cruauté dont traite le roman ne se limitait pas à un piment narratif, à un ornement édulcoré. Au-delà du passage à tabac et de ce qui suit, c’était la brutalité et la cruauté de la guerre qui étaient mon vrai sujet.
C'est, en fait, un personnage qui souffre perpétuellement, déchiré en permanence. Vous n'avez jamais eu envie de le laisser « reposer en paix » ? De lui accorder le pardon ou une retraite paisible ?
Le pardon ? On peut s’attacher à cette crapule, mais lui pardonner, est-ce vraiment possible ? Le crime qu’il commet dès le début du roman est raisonné, mûri, et absolument dépourvu de circonstances atténuantes. Après cela, il n’y a plus de rédemption possible pour lui : sa seule option, c’est la course en avant, et elle finira par le plonger dans un bain de sang.
Le pardon, par conséquent, n’est guère concevable… Mais des répits, des pauses, des moments de joie, Benvenuto en connaît ! Une des pages que j’ai pris le plus de plaisir à écrire est son accès de volupté paresseuse dans son logis de la rue de la Pironnerie ; et franchement, il s’est bien amusé en se laissant entraîner dans la fête sans fin de la Compagnie folle…
Comment avez-vous fait pour écrire ces batailles rangées ? Pratiquez-vous des arts martiaux, ou avez-vous étudié la tactique et les manœuvres militaires ?
Je ne pratique aucun art martial. En revanche, quand je me suis lancé dans le roman, le fait d’avoir pour narrateur un tueur à gages m’a poussé à me documenter. J’ai lu des manuels de close combat, j’ai collecté quelques documents sur l’escrime ancienne, j’ai demandé conseil à un praticien de cet art.
Pour ce qui est des manœuvres et du combat de groupe, j’ai eu l’occasion de participer à quelques mêlées médiévales au cours de jeux de rôle grandeur nature. J’ai lu abondamment, surtout : mémoires, témoignages, œuvres d’historiens.
La plupart des œuvres de fantasy ne proposent pas, généralement, des descriptions aussi violentes ou un langage aussi cru. Vous prenez le contre-pied de la norme dans cette littérature. Et vous-même, qu'est-ce que vous aimez, en termes de récits épiques ?
En termes de violence et de crudité, mon sentiment est plutôt de revenir à l’esthétique première de l’épopée. Il faut relire l’Iliade, le combat des Lapithes et des Centaures dans les Métamorphoses d’Ovide, les romans de Chrétien de Troyes : ces textes sont jalonnés d’une brutalité sanglante, de crânes fendus jusqu’aux dents, de foies arrachés et de cervelles répandues. Ces antiquités sont à mes yeux des récits épiques terriblement efficaces. Des vieilles lunes comme le Victor Hugo de La Légende des Siècles ou le Flaubert de Salammbô produisent aussi des pages d’une puissance étourdissante. Bien que sa guerre soit en définitive bien édulcorée, je ne boude pas mon plaisir à la lecture du Seigneur des Anneaux. Dans Câblé ou dans les dernières pages de Sept jours pour expier, un auteur comme Walter Jon Williams est capable de produire un sacré souffle épique. Certains historiens peuvent reconstituer des récits de bataille particulièrement impressionnants, comme les ouvrages d’Alessandro Barbero consacrés à Andrinople ou à Waterloo.
Finalement, alors que la guerre semblait gagnée au début du roman, vous nous entraînez dans une bataille bien plus « sale » qu'on ne l'imaginait, au cœur même de Ciudalia... Et cette guerre n'est pas achevée à la fin du roman. Y aura-t-il une suite ?
Oui et non.
Le roman en soi est achevé, il a son unité et sa conclusion, si surprenante puisse-t-elle paraître. Par contre, l’histoire de Ciudalia est dans un équilibre frémissant à la dernière page, et tout peut effectivement arriver. Je ne compte pas y donner une suite dans l’immédiat, même si je sais assez précisément ce qui va se dérouler ensuite. Et quand je reviendrai au Vieux Royaume, ce sera très vraisemblablement en abordant un autre regard et une autre thématique ; mais cette perspective différente permettra sans doute de découvrir, sous un nouvel angle, comment la situation ciudalienne a évolué.
La paranoïa de Benvenuto lui sauve la vie à plusieurs reprises, dans l'histoire, mais il semble en devenir plutôt l'esclave à la fin... Une fin pas forcément facile à interpréter. Vous nous donnez un indice ?
Une fois le roman achevé, si l’incertitude est par trop insupportable, il faut revenir en arrière et relire le chapitre XI.
Pour conclure, pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ? Des publications prévues, ou des textes en cours ?
Je suis en train de travailler sur la deuxième édition de Te Deum pour un massacre, mon jeu de rôle sur les guerres de religion. Si tout va bien, cette nouvelle édition devrait sortir au cours de l’année 2009. Je vais également publier une nouvelle intitulée « Montefellóne » dans l’anthologie Rois et Capitaines, dirigée par Stéphanie Nicot, à paraître au mois de mai. « Montefellóne » est le titre éponyme de la petite ville que Benvenuto traverse dans Gagner la Guerre ; il évoque alors brièvement les sièges très rudes dont la cité fut le théâtre deux siècles plus tôt, lors de la guerre d’indépendance de Ciudalia. C’est précisément le sujet de la nouvelle : une sorte de tragédie chevaleresque, au cours de la chute de la ville.
les moutons électriques, éditeur © 2004-2010 | Version 5.6